Aphanis
À travers la performance « Aphanis », Mozhgan ERFANI ne cherche pas une raison de vivre. L’artiste interroge ce qui, en l’être humain, continue de vivre lorsque les raisons elles-mêmes deviennent incertaines.
L’œuvre repose sur des éléments radicalement minimalistes : le corps de l’artiste, deux anciennes valises lourdes reliées à elle-même comme une extension, du sable et le sol comme unique scène. Aucun dispositif scénographique ne vient encadrer l’action.
La matière sonore est produite par le frottement agressif des valises sur le sol, auquel se mêle le crissement du sable qui s’écoule discrètement derrière chaque pas de l’artiste, laissant sur le sol une trace silencieuse et persistante du passage.
Aphanis dérive du grec ancien : ce qui échappe à l’apparition, ce qui devient imperceptible sans cesser d’exister. Le mot ne désigne pas une disparition absolue, mais une présence qui se retire progressivement du champ du visible.
Les deux valises ne représentent ni un voyage ni un récit ; elles instaurent une relation durable entre le corps et une charge dont la nature demeure inaccessible. Leur contenu n’est jamais révélé. Le mouvement qui s’engage ne poursuit aucune destination : il se déploie selon une trajectoire en forme de symbole de l’infini, où chaque passage transforme le déplacement en retour, et le retour en recommencement. Sur le sol, le sable dessine peu à peu la géographie invisible de ce trajet et cette trace s’intensifie à mesure que le corps avance. Plus le déplacement dure, plus le sable se dépose abondamment, comme si l’épuisement lui-même devenait visible, comme si la présence s’affirmait d’autant plus fort qu’elle s’use.
La performance se construit dans la durée. À mesure que le corps avance, l’effort devient perceptible sans jamais être démontré. La répétition altère progressivement la perception du temps. Peu à peu, le regard cesse d’observer une action pour éprouver une présence qui persiste. Le mouvement devient la condition même de la présence.
Dans Aphanis, rien n’est résolu. Le poids demeure. Le centre demeure. Pourtant, quelque chose se transforme. Le corps ne cherche pas à vaincre ce qui le retient ; il apprend à coexister et avancer avec lui. La répétition cesse alors d’être un enfermement pour devenir une manière d’habiter le temps.
Cette œuvre interroge ce qui subsiste lorsque les repères qui fondaient notre rapport au monde deviennent instables. Le corps manifeste une capacité à demeurer, malgré la fatigue, malgré l’opacité de ce qu’il porte, malgré l’absence de résolution. Le sable, lui, reste une cartographie fragile et concrète d’un passage qui a eu lieu, preuve muette qu’une existence s’est frayé un chemin.
La réception du public lors des présentations de l’œuvre a confirmé sa portée universelle. Des spectateurs présents ont reconnu quelque chose d’eux-mêmes dans cette image du corps qui avance sous le poids, qui trace une empreinte de plus en plus marquée. Ce débordement émotionnel, chez des personnes aux histoires si diverses, témoigne de ce qu’Aphanis met en jeu : non pas un récit particulier, mais quelque chose de fondamentalement humain, la capacité à continuer, à laisser une trace, à exister malgré tout.