I Drink of Your Words
Dans cette performance, la parole cesse d’être un simple vecteur de communication pour devenir matière, territoire et expérience incarnée. Chaque participant est invité à écrire, sur une feuille, ce qui relève de l’indicible : un vécu, une expérience, un sentiment qu’il n’a peut-être jamais formulé ailleurs. Cette feuille est ensuite remise à l’artiste, qui sans la lire, la déchire en fragments qu’elle dépose et fait tourner dans un verre d’eau jusqu’à dissolution, avant de le boire.
Ce refus de lire est le cœur du geste. L’artiste ne s’approprie pas le contenu confié, elle en reçoit seulement la charge, sans connaître ni juger ce qui a été écrit. On retrouve ici quelque chose de la fonction contenante décrite par le psychanalyste Wilfred Bion, cette capacité à accueillir ce qui ne peut être pensé ni dit sans chercher à le transformer en savoir. Le corps devient un espace de recueil plutôt que de compréhension.
L’eau, dans ce dispositif, agit comme un lieu de passage et de dissolution. Gaston Bachelard, dans son étude de l’imaginaire des éléments, montrait comment l’eau reçoit, dilue et efface les formes qui lui sont confiées, sans jamais les détruire tout à fait. Les mots déchirés, tournés dans le verre d’eau, perdent leur lisibilité mais non leur présence : ils deviennent trace plutôt que message. Boire cette eau, c’est incorporer une charge sans en connaître le contenu, geste que l’on peut rapprocher de la notion de moi-peau de Didier Anzieu, cette enveloppe poreuse par laquelle le corps accueille ce qui vient de l’autre sans nécessairement se l’approprier.
La performance construit ainsi une cartographie instable, faite de mémoires individuelles, de tensions invisibles et de silence, où la frontière entre l’intime confié et le corps qui reçoit se brouille. Entre disparition et incorporation, l’œuvre propose une expérience du don de parole qui ne cherche ni à révéler ni à interpréter, mais simplement à recueillir, dans le corps, ce qui ne pouvait trouver sa place ailleurs.